Il existe des lieux que l’on visite. Et puis il existe des lieux que l’on ressent.
Brocéliande appartient, pour moi, à cette seconde catégorie.
Dès les premiers pas sous les arbres, quelque chose semble changer. Le rythme ralentit, les bruits du monde s’éloignent et l’attention se porte spontanément vers des choses minuscules : le mouvement des feuilles, la mousse recouvrant une pierre, le reflet du ciel dans une eau sombre, le craquement d’une branche sous les pas…
La forêt de Brocéliande semble inviter à une autre qualité de présence.
Certains parleront simplement de la puissance d’une nature préservée. D’autres évoqueront les énergies subtiles, ces sensations difficiles à expliquer mais que l’on peut parfois percevoir très nettement : chaleur dans les mains, frissons, impression d’apaisement, regain soudain d’énergie, émotion inattendue ou sentiment étrange d’être exactement à l’endroit où l’on devait être.
Chacun mettra ses propres mots sur l’expérience.
Car Brocéliande possède ce talent rare : elle laisse une place à l’invisible.
Paimpont, porte d’entrée de Brocéliande
Au cœur de cette forêt se trouve Paimpont, petit village breton qui constitue une merveilleuse porte d’entrée pour découvrir l’univers de Brocéliande.
Construit autour de son ancienne abbaye et bordé par son étang, Paimpont possède une atmosphère particulière. Les maisons de grès armoricain, les petites boutiques consacrées à l’artisanat, au monde celtique ou à l’imaginaire médiéval donnent immédiatement le ton.
Mais Paimpont est surtout un point de départ.
Car autour du village s’étend un territoire où paysages, mégalithes, sources, arbres remarquables et récits anciens se répondent. La forêt de Paimpont est aujourd’hui intimement associée à la Brocéliande des récits arthuriens, même si cette identification géographique s’est construite progressivement au cours de l’histoire.
Et lorsque l’on commence à parcourir ses chemins, une question finit souvent par apparaître :
Et si les légendes avaient choisi ces lieux pour une raison ?
Arthur : la quête intérieure
Impossible d’évoquer Brocéliande sans penser au roi Arthur.
Arthur représente évidemment le souverain de la Table Ronde, celui autour duquel se rassemblent les chevaliers et leurs quêtes. Mais derrière l’image du roi se dessine également un symbole beaucoup plus intime.
Arthur peut être celui qui cherche son centre.
Celui qui doit apprendre à exercer sa puissance sans perdre son humanité. Celui qui rassemble ce qui était dispersé.
La Table Ronde elle-même porte une magnifique symbolique : aucun commencement, aucune fin, aucune place véritablement supérieure aux autres.
Marcher en Brocéliande avec Arthur en tête transforme alors la promenade en interrogation intérieure :
Quelle est ma propre quête ?
Qu’est-ce qui mérite aujourd’hui que je me mette en chemin ?
Merlin, entre sagesse sauvage et connaissance invisible
Puis vient Merlin.
Il est probablement la présence que l’on associe le plus spontanément à Brocéliande.
Enchanteur, prophète, conseiller d’Arthur, personnage situé à la frontière de plusieurs mondes, Merlin semble appartenir autant aux hommes qu’à la forêt.
Son fameux Tombeau, situé dans la forêt de Paimpont, est aujourd’hui constitué de pierres provenant d’un ancien monument mégalithique. Mais ici, la réalité archéologique n’efface pas la légende. Elle lui offre presque une autre profondeur.
On y vient, on s’approche des pierres, parfois en silence.
Et l’on observe ce qui se passe.
Certaines personnes y déposent une intention, un mot, une pensée. D’autres ne ressentent rien de particulier. D’autres encore décrivent une atmosphère étonnamment dense.
Il n’est pas nécessaire de vouloir prouver quoi que ce soit.
L’expérience des énergies subtiles appartient justement à cet espace intime où le ressenti n’a pas forcément besoin d’être expliqué.
Merlin nous rappelle peut-être simplement que toute connaissance ne passe pas par l’intellect.
Il existe aussi une connaissance née de l’observation, du silence et de l’écoute.
Viviane, la puissance de l’eau et de l’intuition
À Merlin répond naturellement Viviane, la Dame du Lac.
La tradition légendaire associe notamment leurs amours à la Fontaine de Barenton, l’un des sites emblématiques de Brocéliande. Selon les récits, les eaux de cette fontaine possèdent un caractère merveilleux et pourraient même provoquer une tempête lorsqu’elles sont versées sur la pierre qui la borde.
Viviane est profondément liée à l’eau.
Et symboliquement, l’eau parle merveilleusement bien de l’intuition : elle contourne les obstacles, épouse les formes, descend vers les profondeurs et reflète ce qui se trouve au-dessus d’elle.
Près d’une source ou d’un étang de Brocéliande, l’énergie ressentie peut sembler très différente de celle des pierres ou des grands arbres. Plus douce peut-être. Plus enveloppante.
Non loin du Val sans Retour se trouve également l’Hôtié de Viviane, monument mégalithique datant du Néolithique final. Là encore, plusieurs temporalités se superposent : celle des hommes préhistoriques, celle des légendes médiévales et celle du visiteur d’aujourd’hui.
Quelques milliers d’années réunies au même endroit…
Voilà qui remet joliment nos urgences quotidiennes en perspective.
Morgane et le Val sans Retour
Avec Morgane, l’atmosphère change.
Direction le Val sans Retour, l’un des paysages les plus emblématiques de Brocéliande.
Dans la légende, Morgane, blessée par l’infidélité de son amant, utilise ses pouvoirs pour emprisonner dans cette vallée les chevaliers infidèles.
Morgane possède une énergie différente de Viviane.
Plus sauvage. Plus tranchante. Plus inconfortable aussi.
Mais c’est précisément ce qui rend son personnage fascinant.
Elle incarne cette part de nous qui refuse le mensonge, celle qui connaît la blessure, la colère et la transformation.
Parcourir le Val sans Retour peut alors devenir autre chose qu’une randonnée.
On longe le Miroir aux Fées, on découvre l’étonnant Arbre d’Or, les roches et les landes, et l’on monte progressivement au-dessus du vallon.
Certains endroits semblent particulièrement propices à l’introspection.
Morgane nous poserait peut-être cette question :
Qu’est-ce que je continue à retenir alors qu’il serait temps de le libérer ?
Ressentir les énergies de Brocéliande
Il serait tentant de dresser une carte précise des lieux « énergétiques » de Brocéliande.
Mais ce serait presque aller contre l’esprit de la forêt.
Car le lieu qui touchera profondément une personne laissera peut-être une autre totalement indifférente.
Une source pourra procurer un profond apaisement. Un mégalithe pourra provoquer une sensation de densité. Un arbre pourra donner envie de rester vingt minutes à son pied sans comprendre pourquoi.
L’expérience la plus intéressante consiste peut-être à ne rien chercher.
Marcher lentement.
S’arrêter.
Fermer les yeux quelques instants.
Observer sa respiration.
Poser éventuellement une main sur un arbre ou une pierre, lorsque cela est possible et respectueux du lieu.
Puis simplement se demander :
Qu’est-ce que je ressens ici ?
Sans attente. Sans obligation de ressentir quelque chose d’extraordinaire.
C’est souvent lorsque l’on cesse de vouloir provoquer une expérience que quelque chose se produit.
Les lieux incontournables autour de Brocéliande
Impossible de tout découvrir en une seule journée. Parmi les lieux qui méritent particulièrement le détour figurent Paimpont et son abbaye, le Tombeau de Merlin, la Fontaine de Barenton, le Val sans Retour, le Miroir aux Fées, l’Arbre d’Or, l’Hôtié de Viviane, la Fontaine de Jouvence, le Jardin aux Moines, le Tombeau du Géant, le Chêne à Guillotin, ainsi que le mystérieux château de Trécesson.
Il faut également pousser l’exploration jusqu’au château de Comper et son lac, associés à Viviane et à l’imaginaire arthurien, ainsi qu’à Tréhorenteuc, où l’étonnante église du Graal fait dialoguer symbolique chrétienne, univers celtique et légendes chevaleresques.
Pour une première découverte, la Porte des Secrets, à Paimpont, permet également d’entrer dans l'histoire et l'imaginaire de la forêt avant d’aller parcourir les chemins.
Mais il faut garder du temps pour l’imprévu.
Un chemin qui donne envie de bifurquer.
Une clairière baignée de lumière.
Un vieux chêne.
Une pierre couverte de mousse.
Un étang parfaitement immobile.
Car les plus beaux endroits de Brocéliande ne sont pas nécessairement ceux que l’on avait inscrits sur son programme.
Une forêt entre deux mondes
Voilà sans doute ce qui me touche le plus à Brocéliande.
On peut y venir pour marcher et découvrir une forêt magnifique.
On peut y venir pour Arthur et les chevaliers de la Table Ronde.
On peut suivre Merlin jusqu’à son tombeau, chercher Viviane près des eaux de Barenton ou de Comper et pénétrer sur les terres de Morgane dans le Val sans Retour.
On peut aussi venir avec une sensibilité différente, à la recherche de silence, d’intuition et de ces fameuses énergies subtiles que certains lieux semblent éveiller en nous.
Aucune de ces façons de découvrir Brocéliande n’exclut les autres.
Car la véritable magie de cette forêt est peut-être précisément là.
Brocéliande ne demande pas que l’on croie aux légendes.
Elle nous demande simplement de ralentir suffisamment pour pouvoir les entendre.
Et lorsque le vent commence à traverser les branches, que l’eau devient parfaitement immobile et que le chemin disparaît derrière les arbres…
il devient soudain beaucoup moins important de savoir si Merlin, Arthur, Morgane ou Viviane ont réellement foulé cette terre.
Pendant quelques instants, on comprend simplement pourquoi, depuis si longtemps, on raconte qu’ils l’ont fait.
Les Racines de l'Âme
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